Des sourires et des Hommes

March 23, 2019

13.10.2018 au 15.11.2018

 

Premier contact.

Nous sommes entrés en Iran. Premiers litres d’essence à 6cts. Premier kebab. Premier T’aarof - cette forme de courtoisie iranienne si particulière. Fin de journée, soleil rasant, bétail paissant tranquillement aux pieds de montagnes déjà très belles. Nous décidons de rouler jusqu’à Tabriz. Cette ville est fortement ancrée dans nos esprits, un passage majeur de l’Usage du monde de Nicolas Bouvier – livre fétiche de notre voyage - y est consacré. Son bazar est historique. Nous parcourons ses allées voutées parsemées de caravansérails. Sa mosquée bleue, qui ne l’est plus tant, se visite sans empressement. Puis, nous laissons l’odeur tabrizi (nous découvrirons plus tard que de nombreux biscuits commercialisés en Iran sont produits dans la ville) et l’Azerbaïdjan oriental derrière nous.

La conduite perse est paresseuse, les iraniens n’hésitent pas à couper leur trajectoire en plein virage par souci de simplicité. Mais elle est surtout généreuse. Des grands coucous par la fenêtre au don de nourriture en tout genre, l'accueil se juge par des choses simples.

Changement radical de paysage. La végétation se densifie, la brume fait son apparition. Nous opérons une descente boueuse jusqu’à Masouleh. Au premier abord le village ne nous émerveille pas. Nous changeons rapidement d’avis lorsque les nuages se dissipent et que nous parcourons ses rues faisant office de toits aux maisons de la rue inférieure. En fin de journée, nous rejoignons la côte sud de la mer Caspienne, encore elle.

 

« Partout cet inimitable bleu persan qui allège le coeur, qui tient l'Iran à bout de bras,

qui s'est éclairé et patiné avec le temps comme s'éclaire

la palette d'un grand peintre. »

 

Les rois du piquenique.

Les iraniens sont les rois du piquenique, on nous avait prévenus. En montant en direction du lac de Valasht, nous considérons l’ampleur de ce postulat. Peu importe le lieu, les déchets alentours ou la température, partout les nappes sont étendues avec leurs lots de victuailles. Nous ne participons pas, encore, à ces rituels car filons sur une route un peu folle et bondée en direction de Téhéran. Folle et bondée, des adjectifs qui définiraient très bien notre premier contact avec la capitale iranienne. Deux accrochages sans gravité auront eu raison de notre patience. Heureusement, nous finissons par rejoindre notre « hostel », petit havre de paix dans ce chaos citadin.

 

 

Vie téhéranaise.

Que faire à Téhéran en attentant l’arrivée du cousin de Marvin ? Se rendre à l’ancienne ambassade étatsunienne célèbre pour ses graffitis revendicatifs. Manger dans un restaurant aux saveurs exquises. Errer dans le bazar, la mosquée Khomeini ou encore le palais du Golestan. Mais surtout, rencontrer les Téhéranais, ces habitants dotés d’un savoir vivre et d’une culture hors du commun. Et qui sait, éventuellement, boire un verre de vin en guise de protestation passive (l’alcool est formellement interdit en Iran) contre un gouvernement tentant encore et toujours d’écraser dans une main de fer ce si beau peuple. 

 

« Mais il y a ici des platanes comme on n'en voit qu'en songe,

immenses, chacun capable d'abriter plusieurs petits cafés

où l'on passerait bien sa vie. »

 

De ville en ville.

Les jours suivants, nous sommes trois. Dimitri, cousin de Marvin, est arrivé. Juché à l’arrière de Klyde, nous parcourons nos premiers kilomètres ensemble. Le bonheur de partager notre vie de nomade est jouissif. Ensemble, nous visitons la ville de Kashan, ses résidences traditionnelles et son ancien hammam. Abyaneh, petit village fait d’ocre et de paille. Ispahan et sa ribambelle de monuments plus beaux les uns que les autres. Cette « moitié du monde » est une merveille architecturale, il suffit de parcourir la place Naghsh-e Jahan ou d’admirer le dôme de la mosquée du Cheikh Lotfallah pour s’en convaincre. L’étape suivante est Yazd, l’une des plus anciennes villes du monde, et des plus arides d’Iran. Son architecture, constituée de maisons en pisé à toits plats dominés par des badgirs (ingénieuses tours du vent permettant de rafraichir l’intérieur des demeures), est parfaitement adaptée à son environnement. En quittant la ville, nous faisons une halte aux tours du silence, situées en périphérie. Ces structures circulaires nous donnent un aperçu de la façon dont se déroulaient les rites funéraires de cette religion de l’ancien Iran qu’est le zoroastrisme.

 

Yazd.

 

 

Instantané iranien.

Entre ces arrêts citadins, nous côtoyons le désert. Celui de Maranjab, trop sableux pour nous y enfoncer réellement. Puis, celui de Varzaneh. Malheureusement le calme propice à ce genre de paysage sera rompu par une foule impressionnante de fêtards ayant passé la nuit au milieu des dunes. Musique assourdissante, conséquence d’une nuit « stupéfiante » et véhicules tout terrain prenant cette étendue de sable pour une cour de récréation. Fuyons. Nous retrouvons le calme au pied d’un sommet bien nommé « montagne noire ». Nous décidons de nous arrêter, une voiture avec quatre iraniens à l’intérieur aussi. Tous les sept nous échangeons pendant un long moment, des pensées comme de la nourriture (et quelques gouttes de vodka artisanale). L’Iran résumé en un instant : un partage spontané sur le bord de la route dans un paysage splendide. Nous poursuivons, et surgissons dans un panorama à couper le souffle. Derrière nous, la silhouette de la montagne noire, devant, la route à perte de vue, de part et d’autre, des champignons rocheux émergeant de la plaine. Le tout illuminé par un soleil rasant saturant la teinte violette de la terre. Quelques kilomètres plus loin, point d’orgue, le caravansérail à demi en ruine de Khargushi. Difficile de quitter ce lieu envoutant, le ciel rosit, nous terminons notre étape de nuit.

 

« Des montagnes couleur aubergine

l'entourent de dentelures insolites.

Montagnes distinguées. »

 

 

La métamorphose - ou quand le lion ne s'associe pas avec le cafard.

Sur la route de Chiraz. Contrôle de police. Nous montrons nos passeports et pouvons repartir. Quelques kilomètres plus loin, bis repetita. Au troisième contrôle, un gros plein de zèle vérifie nos documents. Il note nos informations sur un bout de papier et chuchote à l’oreille de son sous-fifre. Il semblerait que la politesse et la bienséance ne fassent pas partie des qualités de ces personnages. Ils nous annoncent qu’il nous est impossible d'aller à Persepolis, notre destination. La raison ? Trop secrète pour être dévoilée aux simples voyageurs que nous sommes. Quelques questions incohérentes plus tard nous pouvons repartir. Dernier contrôle, identique au précédent, en plus diplomate. Dans un très bon anglais une personne nous signale que nous ne devons pas nous arrêter en route et nous rendre directement à Chiraz. La conversation est kafkaïenne : 

  • Excusez-moi mais pour quelle raison ne pouvons-nous pas nous arrêter en route ? Y a-t-il un quelconque danger ?

  • Non, aucun danger.

  • Dans ce cas nous sommes en sécurité, nous pouvons nous arrêter où bon nous semble.

  • Non, vous devez vous rendre directement à Chiraz pour des raisons de sécurité !

  • Excusez-moi mais pour quelle raison ne pouvons-nous arrêter en route ? Y a-t-il un quelconque danger ?

Le soir, nous campons à proximité de Persepolis.

 

Le lendemain, nous découvrons que le site est inaccessible, la route entravée par un tas de terre. Le mystère persiste … mais plus pour longtemps.

 

« Sa tunique rapiécée portait à l'épaule gauche

un petit lion vert d'une finesse merveilleuse,

brodé sur un soleil en fil d'or. »

 

 

Chiraz.

Chiraz est belle, les personnes que nous y avons rencontrées encore plus. Mais commençons par cette première.  La mosquée Nasir-ol-Molk - ou mosquée rose – est somptueuse lorsque, au petit matin, le soleil traversant les vitraux pare son intérieur de multiples couleurs. Shah Cheragh, mosquée et mausolée que nous avons visité lors de la commémoration du quarantième jour du martyre de l’Imam Hossein dans une ferveur impressionnante, presque effrayante. Ambiance accentuée par les rayons du soleil venant flirter avec quelques gouttes de pluie. Son petit frère, le mausolée d’Ali Ibn Hamzeh, plus discret, moins clinquant, tout autant bariolé de miroirs, mais plus attrayant. Et pour terminer la journée, un petit tour dans le jardin de la tombe d’Hafez, poète et philosophe persan ô combien renommé dans le pays.

 

Nous ne faisons habituellement pas de pub, ne précisons pas les endroits où nous dormons, mangeons, etc. Si la règle doit être confirmée par une exception ce sera le « Friendly Hostel ». Merhane et Mahmoud accueillent des voyageurs chez eux depuis plusieurs années. Ce simple fait est un déjà un acte de bravoure, ce genre de pratique étant prohibé par le gouvernement iranien. Leur histoire est belle autant que triste. Leur motivation pour améliorer leur existence, sans faille. Grâce à leur culture nous comprenons que la fermeture de Persepolis est une répréhension gouvernementale afin d’éviter des revendications à l’occasion de l’anniversaire de Cyrus. Ce même gouvernement qui tente de réécrire l’histoire et brime le plus beau des peuples. Ils aiment leur pays autant qu’ils le haïssent. Comme le dira Mahmoud, ils vivent dans une « belle prison ». Et comme toute prison, l’objectif est d’en sortir.

 

En haut : Chiraz.

En bas : Mehrane et Mahmoud.

« Même si l'abri de ta nuit est peu sûr

Et ton but encore lointain

Sache qu'il n'existe pas

De chemin sans terme

Ne sois pas triste. » 

 

Des adieux.

C’est également à Chiraz que notre trio redevient duo. Avant cela, le site étant à nouveau ouvert, nous décidons de retourner à Persepolis. Site chargé d’histoire, Dimitri se devait de le découvrir. A juste titre. L’ancienne capitale perse en partie détruite par Alexandre le Grand visitée, Dimitri s’envole à Téhéran. Et nous vers le sud. Nuit sous le dôme d'un temple du feu zoroastrien en ruine, puis nous longeons la côte du golfe persique au milieu des flammes des torchères des raffineries de pétrole dans une ambiance infernale. Nous décidons de nous arrêter pour faire souder le porte bagage de Klyde à nouveau cassé. A l’instar du Kazakhstan, notre soudeur, une fois le travail accompli, ne désire pas être payé et nous invite à manger. Il semblerait que ce soit une manie dans cette profession, vivement que ce porte bagage se brise à nouveau. 

 

En haut : Persepolis.

En bas : temple zoroastrien.

 

Le paradoxe d'Ormuz.

Ormuz est une minuscule île au large de la côte sud. Pas suffisamment petite pour la visiter sans nos véhicules. Embarquer ceux-ci sur le bateau effectuant la traversée ne fut pas une mince affaire mais il nous en faut plus pour renoncer à la liberté offerte par nos deux-roues. Les premières visions de ces 42 km² émergés nous laissent pantois. Le grenat de la terre vient se perdre dans le turquoise de la mer. Des pics de roche blanche - parcourue de failles et donnant l’impression de pouvoir se briser en mille morceaux à tout instant - viennent dessiner le centre de l’île. Nous passons notre première nuit sur un promontoire surplombant la mer. Le lendemain, quelques mouches viennent perturber notre petit déjeuner, mais n’occulte en rien la beauté du cadre … pas encore. Nous passons la journée à sillonner l’île et tous ses recoins. Et découvrons une face cachée beaucoup moins glamour. Au détour d’un chemin, une épaisse fumée obstrue l'horizon, en voulant la traverser nous tombons nez à nez avec une montagne de déchets en feu. Vision d’horreur à laquelle s’ajoute l’odeur nauséabonde. Plus tard, en plein après-midi, nous montons notre tente pour nous protéger des milliers de mouches devenues insupportables. Le lendemain, nous partons dès que possible, laissant amèrement derrière nous ce joyau en décomposition qu’est Ormuz.

 

 

Fraicheur, folie et visa.

Entre les fournaises d'Ormuz et du désert de Lout, nous passons une nuit de rêve dans les montagnes de la chaîne Barez Djebal. Tente installée à un endroit idéal, provisions de nourriture, fraicheur, nature, calme. Joie. Une fois sortis des montagnes nous tombons sur une magnifique plaine. Ces paysages si typiques à l’Iran refont surface en même temps que la chaleur. A Mahan, nous faisons la connaissance de Farad, son français parfait et sa folie. Sa solution pour apaiser notre monde ? Bombarder tous les pays musulmans ! Le sien y compris, évidemment. Laissant cette radicalité inattendue derrière nous, nous arrivons à Kerman. Ville au porte du désert, nous y retrouvons par hasard Jürgen notre ami rencontré en Turquie et y prolongeons notre visa afin d’avoir le temps d’aller nous balader dans le désert. Du temps, il en faudra pour obtenir nos nouveaux papiers issus d’un système informatique instable … à cause de la météo; il parait.

 

 

Dasht-e Lut.

Les Kalouts s’offrent à nous, magique. Le sable, lissant ces formations rocheuses majestueuses, donne cette impression de douceur. Nous passons deux nuits dans cet environnement. La première, au sommet d'un monticule nous offrant un panorama à 360 degrés. Le ciel rosit, la nuit s'installe, le vent se calme, la lune se couche laissant place à la voie lactée. Aux aurores, la lumière vient écrêter les reliefs. Nous occupons notre journée à trouver un endroit où passer notre seconde nuit. Pendant celle-ci le vent s’intensifie et nous oblige à harnacher notre tente à nos motos.

 

 

Bam.

Synonyme de nos derniers jours en Iran, Bam se situe à une journée de route de la frontière pakistanaise. Notre arrêt dans cette ville est motivé par sa citadelle ayant été malheureusement détruite lors d’un important séisme en 2003. Si l'architecture d’antan n’est plus, la visite vaut tout de même le détour. Plus imprévu, notre hôte, ancien professeur, nous invite dans son école rencontrer les élèves. Expérience enrichissante. Pendant plusieurs heures nous échangeons avec eux sur des sujets en tout genre : la culture et nourriture iranienne, leurs visions sur les pays voisins et l’Europe, et même Justin Bieber et Selena Gomez. 

 

A gauche et au milieu : citadelle de Bam.

A droite : nos élèves d'un soir.

 

 

Ce n'est qu'un au revoir.

Nous traversons la partie iranienne du Baloutchistan, puis la frontière. C’est la cohue, en 5 jours, 45'000 pakistanais(es) rentrent chez eux suite à une célébration religieuse. Nous laissons derrière nous ce merveilleux pays qu’est l’Iran. Ses paysages, sa nourriture mais surtout son peuple. Loin de l’image qu’on tente de lui prêter ce pays est une merveille enserrée dans un étau gouvernemental. Nous faisons confiance au peuple perse pour briser celui-ci et retrouver sa prospérité d’antan. En attendant, nous sommes de l'autre côté de la frontière, les militaires nous arrêtent, nous montrons nos passeports, l’escorte nous prend en charge pour traverser le Baloutchistan pakistanais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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